BÉATRICE BOULANGER

Un jeudi matin. Début d’année. Peut-être une bonne période pour les bilans. Je me dirige chez elle, à Belleville. Elle, c’est Béatrice Boulanger, une jeune et jolie comédienne de 34 ans que j’ai rencontré il y a deux ans pour un court-métrage que j’ai réalisé. Depuis, je suis les spectacles dans lesquels elle joue, des performances toujours délicieusement dérangeantes et alternatives. Lorsque je lui ai dit que j’aimerais faire un portrait d’elle, elle s’est dite ravie. Cela tombait bien, je l’étais moi aussi. Ce mois de janvier est en plus une période importante pour elle : elle part pour trois mois à Berlin, à l’aventure. On prépare les croissants et le café, puis on parle. Elle me dit avoir commencé à faire du théâtre à 10 ans. Mais. ‘J’ai eu le réflexe de me dire que c’est un métier trop instable. Alors j’ai fait une maîtrise d’anglais. Là, j’ai fait un blocage. J’avais 25 ans. J’en ai eu marre. Je ne voulais pas être prof d’anglais. Donc je suis rentrée au conservatoire du XXème arrondissement. Cela faisait 15 ans que je voulais être comédienne, il était temps que je m’écoute un peu’. Derrière elle, la machine à laver fait son boulot. Béatrice se lève pour plier quelques affaires, ranger quelques habits dans des sacs. Une odeur de départ traîne véritablement dans l’air. Nous continuons notre conversation. Lorsque je lui demande si elle avait peur de ce métier, elle réfléchit un moment. ‘J’avais au départ l’impression que ma place n’était pas justifiée J’avais un manque d’égo, ce manque qui ne te permet pas de te dire « J’ai le droit d’avoir envie de ça ». C’est un métier très narcissique. Il faut accepter de l’être. Et moi, j’ai mis du temps pour le devenir, pour me définir et me présenter comme comédienne. Un jour je me suis dit « Arrête ! Si tu ne le dis pas toi, personne ne le dira à ta place ! » J’ai commencé à ne plus avoir besoin de me justifier. Ma place dans ce milieu était une évidence.’ Et le cinéma dans tout ça ? Elle veut en vivre aussi. ‘Je me suis dit qu’en 2010 je devais rentrer en contact avec Tarantino. Son délire artistique me parle. Après, ce que je trouve épuisant dans le cinéma, c’est l’interrupteur ‘t’allumes/ t’éteints’. C’est dur d’être là 30 secondes puis tu t’arrêtes 2 minutes. Le théâtre, c’est l’autoroute. Cela dit, ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est comment trouver la liberté et l’improvisation dans un cadre extrêmement précis et figé avec toute l’équipe technique derrière.’
Avant de me parler de l’année qui vient de s’écouler, elle me raconte les débuts, les stages, les pièces trouvées grâce au réseau du conservatoire, ‘Inventaires’ en 2006 au festival off d’Avignon, les boulots alimentaires, ses différents postes au Théâtre de la Bastille, un Théâtre important pour Béatrice, qui va jouer un rôle dans son parcours. ‘Ca me permettait de voir les spectacles et ça c’est pas rien, car c’est un théâtre assez différent de ce qu’on peut voir, un théâtre qui est dans la recherche. Ca a forgé mon regard sur le théâtre et m’a donnée envie d’aller vers ce théâtre qui expérimente.’ C’est aussi là qu’elle rencontre Laurent Nennig, son petit ami et le metteur en scène de ‘Lettres à Thomas’, spectacle que Béatrice présentait en 2009.

Justement, parlons de cette année qui vient de s’achever. Elle me confie avoir commencé 2009 en étant épuisée de l’année 2008. ‘J’ai enchaîné les projets en 2008. C’était en plein milieu de la Crise, j’étais sur une pièce, les gens ne venaient plus, on a annulé pas mal de dates, ça a été dur pour tout le monde. Début 2009, Jean-Michel Rabeux m’a proposé la Nuit Trans-érotique. Cette nuit devait se dérouler d’abord en février à Toulouse puis en Juin à la Bastille. En parallèle, on commençait à parler de ‘Lettres à Thomas’ avec Laurent et je me suis dit que c’était un bon test de pudeur. Car je dirais que je ne trouve pas que ce soit un spectacle pudique, mais plutôt un spectacle qui n’est pas exhibitionniste.’ Mais on y reviendra après. Revenons à la nuit Trans, que j’ai vu à la Bastille. Une expérience à la fois poétique et dérangeante. D’un érotisme moderne et d’une fragilité sans âge. Cette nuit était un parcours que traversait le spectateur, comme un parcours entre le rêve et le désir, où dans chaque nouvelle pièce, de nouvelles histoires, de nouveaux mythes se révélaient. La dernière performance de ce parcours était celle de Béatrice, accompagnée de Laurent. ‘C’est une performance érotique avec pénétration d’un objet extérieur. J’étais masquée. Cela a emmené un élément mythologique qui transcende la chose, t’emmène dans un autre contexte.’
Forcément, la pénétration face à un public me pousse à lui demander comment elle a perçu son rôle en tant que femme avant de le percevoir en tant que personnage. ‘Ce qui m’a poussée à accepter ce genre de performance, c’est qu’on est dans un contexte politique, culturel et social extrêmement consensuel. Dans notre société, il n’y a que des extrêmes. Soit on va vers une pudeur extrême, soit on va vers le plus trash. L’érotisme n’existe carrément plus. On est aussi dans un contexte où l’on ne veut plus prendre de risque, s’il se passe quoi que ce soit, on rentre dans des procédures pour chercher la faute. Tout devient extrêmement verrouillé. Au théâtre, ce qui marche, c’est les comédies où l’on se tape les mains sur les cuisses ou alors on reste dans des tragédies assez propres. Mais on a peur de tout ce qui est sale, tout ce qui est ambigu, un peu noir. On perd ça. On rentre dans quelque chose d’extrêmement lisse, de tenu. On ne doit pas fumer parce que c’est dangereux, on doit bien mettre sa ceinture de sécurité… C’est objectivement vrai, mais tout reste sage et contrôlé. Donc pour moi, cette nuit trans est un acte politique mais au sens large du terme. Et pour moi le théâtre doit être politique. Même si j’aime les comédies-je pourrais d’ailleurs m’éclater dans une comédie-il faut qu’il y ait quand même un théâtre politique qui puisse se situer par rapport à la société, par rapport à ce qui se passe, qui tape du poing sur la table.’

Nous abordons finalement le sujet ‘Lettres à Thomas’. Un spectacle où Béatrice, dans le rôle de Marie, seule sur scène, nue et encordée, raconte les lettres qu’elle envoie à son amant Thomas. Ils forment un couple de sadomasochistes mais rien n’est jamais pervers. Les mots sont crus mais l’amour est réel. ‘Laurent est tombé sur une revue où il y avait un texte de Marie Morel. Il a eu un coup de foudre pour ce texte. Il a eu l’idée de me poser sur une plaque en métal et me faire jouer ce texte, encordée. On a cherché les autres lettres de la correspondance entre Marie Morel et Thomas. On gardé seulement les lettres de Marie et nous avons monté la pièce. J’ai appris les textes en une semaine. Lorsque j’ai joué la pièce en août, j’étais contente mais rétrospectivement je me suis rendue compte que je n’y étais pas. Du coup j’étais assez tendue pour les deux représentations en octobre car on n’avait pas assez de temps pour la retravailler. Je n’avais pas vraiment trouvé l’état du rôle dans lequel j’étais. J’ai trouvé l’état le dernier soir en octobre. J’ai lâché prise. Je n’étais plus dans une notion de contrôle, de « bien faire ». Maintenant, j’ai super envie de le rejouer. J’espère qu’on va pouvoir le jouer à Berlin.’
Nous concluons l’année 2009 en parlant de son expérience dans ‘Les gaillardes’. Une expérience qui a été pour elle plus facile car l’équipe était ‘superbe’ et puis, après ‘Lettres à Thomas’, c’était plus simple. Une expérience qu’elle a aimée.
Et maintenant ? Berlin ?
‘Oui, Berlin. Mais là pour l’instant je n’ai rien ; je n’ai rien. Je n’ai aucun projet ni de théâtre, ni de cinéma. Donc autant partir à l’aventure ; rien ne me retient ici. Puis après, quand on reviendra, j’aimerais faire un stage. J’ai envie de reprendre la danse aussi. Cette année, j’ai plein de pistes mais j’ai aussi envie de laisser les choses arriver, les laisser faire… Mais je pense que ce qui m’intéresserait au long terme, ce serait l’enseignement, la transmission.’
Pour finir, je lui demande si aujourd’hui elle est heureuse.
‘Oui, et je suis heureuse depuis qu’on a décidé de partir à Berlin avec Laurent. Pour moi c’est de nouveau un projet. Un projet de vie. De nouvelles rencontres, un nouvel univers… Je suis assez contente de ne pas savoir où je vais. Je suis assez sereine. Et puis, la vie est assez bien faite, de toutes façons…’
Le café est encore chaud. La journée s’annonce bien.

LE SITE DE BEATRICE BOULANGER

LA COMPAGNIE BELLES ET BRUTES

LA COMPAGNIE

LA COMPAGNIE DU SARMENT


Jérome Casanova

Notes
  1. elmo-crescenti1 reblogged this from casinti
  2. casinti posted this

other news is designed by manasto jones, powered by tumblr and best viewed with safari.