MONTAG

Remarqué en 2002 avec ‘Are You A Friend ?’, sorti chez Goom Disques, le musicien montréalais Antoine Bédard aka Montag vient de sortir un mini album de covers : ‘Des cassettes et un Walkman jaune’. Rencontre.


J’habite à Montréal. Je travaille surtout en conception sonore pour le théâtre et la danse c’est comme ça que je gagne ma vie mais je bidouille des sons pour le plaisir depuis 2002.

LE NOM DE MONTAG

Montag est un personnage du roman ‘Fahrenheit 451’ de Ray Bradbury. C’est l’histoire d’une société où les livres sont interdits parce que le gouvernement considère que la lecture apporte des sentiments négatifs à la population. C’est une société que Bradbury a imaginé dans un avenir pas si lointain (le livre a été publié en 1953) peut-être dans l’ère dans laquelle nous sommes. C’est une société où tout est devenu ignifuge, rien ne peut prendre feu. Les pompiers n’ont plus de travail et le gouvernement décide donc qu’ils vont brûler les livres. Montag fait partie d’une brigade et il conserve secrètement un ou deux livres lors de chaque intervention pour se constituer sa propre bibliothèque. Il découvre en lisant ces livres qu’il y a toute une gamme d’émotions qu’il ne connaissait pas et il aime. À la fin du roman, il doit fuir parce que les gens sont suspicieux de son comportement. Il apprend l’existence d’une société secrète de l’autre côté de la rivière, les hommes livres (the Book People) qui pour ne pas posséder de livres physiquement décident de les apprendre par cœur pour préserver le savoir humain, la littérature. Pour faire le lien avec mon parcours, Montag représente pour moi cette fuite pour aller retrouver les hommes libres. J’ai fait six ans d’études à l’université, j’ai obtenu très jeune deux masters dont le droit, je ne savais pas ce que je voulais faire. Ma vie était préprogrammée, on attendait de moi des choses et j’ai choisi d’aller rejoindre les hommes libres, les gens qui me ressemblent, pas nécessairement des musiciens, mais des gens qui aiment le beau et qui ont de la sensibilité pour le monde qui les entoure.

SA MUSIQUE

Je vois ma musique comme une architecture très abstraite où l’on peut créer l’espace que l’on veut. Je me suis fait un nid dans lequel je dois me sentir bien. Depuis le début ma musique est mon refuge, selon mes albums, selon le temps ou selon l’humeur, c’est un lieu sonore où j’arrive à trouver un peu de paix.

SES TROIS PREMIERS ALBUMS

Mon premier album, ‘Are You A Friend ?’ (2002) était instrumental et électronique. C’était deux ans après le décès de ma mère, je voulais un disque apaisant, simple et doux. Je l’ai composé en hiver, il y a une sonorité nordique qui en ressort. C’était là où je voulais être au niveau du son. Ca a été ma première maison musicale.

Pour mon deuxième album ‘Alone, Not Alone’ (2005) j’ai ajouté des instruments réels et de la voix. Comme je suis un chanteur timide et que je n’avais pas vraiment trouvé ma voix, j’ai fait appel à Amy Millan, la chanteuse du groupe Stars. C’est devenu ma deuxième maison musicale, d’un coup je me sentais un peu moins seul, d’où le titre, j’avais la force et le courage de collaborer avec d’autres musiciens. Mon premier album était solitaire et hésitant avec un titre qui posait une question. Dans ‘Alone, Not Alone’ c’était un espace dans lequel je pouvais accueillir d’autres gens comme si je m’étais fait une chambre un peu plus grande avec plus de la place. Musicalement sur ce disque, j’ai construit une bande son à partir de d’instruments de musique classique ce qui m’a permis de rencontrer des musiciens très différents. D’abord j’écris les morceaux seul ensuite je les arrange avec l’aide d’autres personnes. Not Alone. J’ai commencé sur cet album à écrire des morceaux plus pop, des choses qui ressemblent plus à des chansons mais il y a quand même encore des hésitations. Mes albums sont des photos de moi au moment où je les fais.

J’ai ensuite commencé des tournées mais j’ai eu des galères à cause de dix-huit dates annulées aux USA parce que je n’avais pas de permis de travail, du disque qui n’a pas pu être bien distribué en Amérique du Nord et la fin de Goom (son label en Europe sur lequel étaient également signés Anne Laplantine ou M83). Cette série de couacs m’a freiné dans mon élan créatif et ça m’a découragé.

Au moment de composer ‘Going Place’ (2007) j’étais très heureux, en amour par dessus de la tête et je venais de déménager à Vancouver. C’était dans la joie. J’ai rencontré de nombreux musiciens de la scène canadienne et j’ai décidé d’y impliquer plusieurs personnes sur l’album. C’était un projet collaboratif mais c’était moi qui restais le chef d’orchestre. J’ai poussé ça encore plus loin en faisant un appel sur le web en demandant m’envoyer des sons. Les réponses abondantes sont venues de partout dans le monde. Pour la chanson ‘Going Place’, j’ai fait un collage de ces sons. Montag est un projet solo mais je désire être avec les autres. J’essaie du mieux que je peux de rester connecté avec les gens qui sont autour de moi pour composer parce que je ne suis pas quelqu’un de solitaire à la base.

LES SCÈNES DE MONTAG

J’ai toujours l’impression d’être en orbite autour de scène particulière mais je ne suis pas du tout enraciné dans une scène. Je n’arrive même pas à mettre une étiquette sur ma musique. Je me reconnais dans la personnalité de certains musiciens mais pas nécessairement dans leurs musiques.

SES MUSIQUES
J’écoute forcément ce qui se fait autour de moi. Ce que propose mon label Carpak Records comme Toro Y Moi ou Beach House qui sont deux groupes extraordinaires. J’écoute encore beaucoup Broadcast, des amis de dix ans. J’écoute de choses très variées, ce n’est pas forcément représentatif de ce que je fais, mes influences ne sont pas toujours évidentes. Beaucoup de musiques de films, de musiques classiques.

OWEN PALLETT

Owen Pallett est un ami. J’ai beaucoup d’admiration pour son talent. Je le considère comme un des plus grands compositeurs au Canada et je trouve important qu’il soit reconnu. C’est un grand esprit musical. Je n’ai pas ce talent, je ne me considère pas de la même ligne qu’un Owen Pallett ou Broadcast parce que mon envie de composer ne vient pas d’un talent inné ou d’une force créatrice c’est plutôt une passion pour la musique elle-même. Je ne me considère même pas comme un auteur-compositeur.

DES CASSETTES ET UN WALKMAN JAUNE

Il y a quelque chose qui se passe pour moi chaque année en novembre à l’approche de l’hiver, peut-être parce que j’ai grandi dans le grand nord québécois, mais à cette période j’ai envie spontanément d’écrire des choses même si je ne suis pas dans un processus de création d’album, un projet succinct réalisé en deux semaines. L’année dernière c’était ‘Hibernation’ (2008) qui coïncidait avec mon retour à Montréal. Cette année, c’est parti d’une envie très spontanée : je réécoutais la chanson d’Unrest, ‘Angel, I Will Walk You Home’, que j’écoutais dans mon walkman quand j’avais 15 ans et j’ai ressenti le besoin de faire des reprises. Ma contrainte de départ était de ne choisir que des groupes américains mais je ne m’y suis pas complètement tenu parce que j’ai aussi choisi Bronski Beat et Eurythmics. Quand j’étais adolescent, je n’écoutais que de la Britpop, dans ma discothèque il y a plus des disques européens qu’américains. Je souhaitais une mini compilation bizarre de morceaux que j’ai écouté un moment ou un autre dans ma vie en les ramenant au son Montag pour que ce soit cohérent. Il y a des choses que je peux encore écouter aujourd’hui et avoir l’impression d’avoir 16 ans. J’ai presque moins de souvenirs en regardant une photo qu’en écoutant une chanson. Ca crée tout de suite une émotion. ‘Angel, I Will Walk You Home’, je l’écoutais jusqu’à saturation, je ne sais pas combien de batteries sont passées par mon walkman, c’était sans arrêt. J’avais beaucoup de transport à faire pour aller à l’école. C’était des heures de musique. Quand je réécoute certains morceaux, j’ai l’impression de revivre précisément certains moments de ma vie, c’est presque physique. J’aime bien ce voyage dans le temps. Le choix des morceaux est évidemment très personnel, je me suis peu soucié de ce que les gens pouvaient penser de ma sélection, c’était avant tout pour me faire plaisir et en même temps je suis persuadé que ça va toucher des gens parce que je ne suis pas le seul à avoir 32 ans et à avoir écouté les Breeders. C’est aussi pour moi une façon de rendre hommage au walkman, l’objet. J’ai sorti ce mini album en K7, à Montréal il y a les Distroboto, des anciennes machines à cigarettes qui vendent maintenant de l’art, pour 2 $ tu peux acheter une K7 ou un fanzine. L’album est aussi en téléchargement libre.

DJ MONTAG

Je suis un des organisateurs de la soirée homo Mec Plus Ultra. Deux fois par mois. Je joue plus de l’electro-pop mais tout dépend du thème de la soirée. Dans quelques semaines, le thème sera « U Can Touch This », alors je prépare une sélection de chansons dance du début des années 90. Comme je joue au début de la soirée, je n’ai pas l’impression de les faire danser. Je les chauffe. À Montréal il y a une vie de nuit assez dévergondée. Même s’il fait - 10°, les gens vont aller se débaucher.

MONTRÉAL

Montréal est une ville qui n’arrête pas de produire de la musique intéressante. J’aimerais me sentir plus attaché à une scène particulière mais j’ai trouvé un cercle d’amis intéressants. Il se passe plein de choses dans tous les styles musicaux, des concerts expérimentaux à la pop plus commerciale. Il y a des artistes qui s’en tirent bien parce qu’ils font des choses accessibles mais bien foutues. Je pense à Dumas qui est un chanteur québécois qui fait de la pop commerciale, il met juste assez de beurre, juste assez de sucre tous les ingrédients sont là pour produire une musique de qualité. J’admire ça ce sont des gens qui produisent de la bonne pop. Au Québec, la scène est dynamique. On n’est pas morose, blasé ou inactif. Beaucoup de gens passent par Montréal.

MAINTENANT …

… je suis tellement dans ma propre musique, c’est difficile pour moi de faire une pause. Je vais écouter ‘Enjoy The Silence’ de Depeche Mode, j’écoute un peu de silence pour reposer mes oreilles parce que je suis toujours dedans.

MONTAG

Le mini album ‘Des cassettes et un Walkman jaune’ en téléchargement gratuit : ICI

Michel-Ange Vinti

Notes
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