NICOLA TESTA

Ce gai luron des nuits bruxelloises, connu pour le duo fou Kiki & Poupou (qu’il forme avec la fantastique Aurélie Lannoy) est aussi un chanteur compositeur d’une extrême sensibilité. Son EP ‘Wanderland’ sort en septembre. Rencontre.
Tu es comédien de formation, comment la musique est-elle arrivée dans ton parcours ?
Il y avait le piano chez mes parents, j’en faisais enfant. Les longues heures passées à faire des gammes, et la rigueur qu’il fallait mettre dans l’apprentissage me pesait, je voulais interpréter les choses selon ma vision, j’ai donc mis le piano de côté pour faire du théâtre, de la danse, du chant. Je suis revenu à la musique à l’adolescence, je me suis mis à écrire mes premières chansons vers l’âge de 16 ou 17 ans, d’abord juste au piano puis est venu l’ordinateur.
Comment définirais-tu ta musique et ton univers ?
C’est difficile de décrire ce que l’on fait, je préfère quand ce sont les autres qui en parlent. On m’a cité tellement de références, parfois même des artistes dont je n’avais jamais entendu parler. Je pense faire de la pop. Je pense faire une musique hybride, en tout cas, c’est ma volonté. Ce qui m’attire c’est de mélanger les styles. Je ne me pose pas trop de questions sur ce que je veux faire, je le fais, c’est tout. Je ne me pose aucune limite, je cherche juste à trouver la justesse dans les ambiances, les couleurs, ce que je veux dire et raconter avec un morceau. Sur le morceau ‘Sour’ par exemple, je me suis surpris à utiliser des cuivres et des percussions alors que je n’aurais jamais pensé avant utiliser ce genre d’instruments. Il faut savoir écouter ce qu’une chanson demande. J’aime m’occuper également de l’aspect visuel, il est pour moi essentiel de créer un univers visuel pour prolonger la musique. Les concerts sont plus qu’une occasion de jouer « live », ils doivent permettre de rendre visuelle et palpable la musique, de créer de la lumière autour, de la faire exister dans le corps et dans les sens. Pour la pochette du disque, j’ai travaillé avec éric Croes et Ferran Sanchez, on échangeait des idées, puis tout s’est mis en place de manière un peu magique. Mais je ne me pose pas trop de questions sur ce à quoi je veux arriver, je me laisse aller, je suis qui je suis et j’essaie de faire confiance à mon instinct.
Comment procèdes-tu pour composer ?
Tout dépend des morceaux, il y en a que j’écris en deux heures, d’autres il me faut des mois. C’est comme écrire une histoire, on a le fil puis il faut y mettre les détails, les intrigues, les dénouements ou comme pour un tableau, on a le cadre, les contours puis vient le temps de mettre les couleurs, et là on peut tout changer, prendre toutes les directions possibles, c’est très excitant mais aussi très dangereux. Il faut savoir rester à l’écoute et ne pas être trop volontariste, se dire que la chanson existe sans vous, qu’elle a ses propres besoins, ses propres envies. Concrètement, je pars soit du piano, soit des programmations, j’élabore les mélodies, les bases d’arrangements puis je travaille avec mes musiciens, on écrit les parties de cordes, on retravaille les rythmiques. Tout peut partir aussi d’un mot, un titre, une phrase, il n’y a pas vraiment de règles.
Avec qui travailles-tu tes compositions ?
J’ai travaillé avec plusieurs personnes, j’adore la collaboration, je crois que c’est ce qui me plaît le plus dans la musique comme dans l’élaboration des visuels. L’écriture commence toujours seul et je sais exactement où je veux aller, mais la collaboration permet d’aller encore plus loin, c’est un dialogue, un échange. Il n’y a rien de plus productif et intéressant que le dialogue et l’échange. J’expose ce que je veux et l’autre m’expose ce qu’il voit. On a bossé comme des fous avec Thibaud De Craeye (du groupe Machine Skud), il a fait un travail magnifique. On travaillait ensemble, côte à côte. Ce qui me plaît le plus avec Thibaud, c’est qu’il a ce côté « carré », moi je suis plutôt « rond », je n’en fais qu’à ma tête, je suis instinctif et pulsionnel. Lui est plus réfléchi, plus posé, on fonctionne bien ensemble, on est complémentaires, c’était une très belle collaboration. Je suis sûr de vouloir encore travailler avec lui. J’ai également travaillé avec Loïc B.O. sur les arrangements de cordes. Loïc est quelqu’un à fleur de peau musicalement. Il est fin, discret mais ose beaucoup de choses, c’était parfait, je n’ai jamais regretté une seconde. Et puis je bosse avec mes deux musiciennes (Valérie Balligand et Emmanuelle Meurice). Elles ont créé énormément de choses avec leurs voix, leur violon et violoncelle. Elles sont toujours justes dans leurs remarques et propositions, musiciennes de talent, créatives, un vrai moteur pour moi.
Comment travailles-tu tes textes ?
Instinctivement, il y a des mots qui viennent, des sonorités qui s’imposent. J’écris des émotions plus que des histoires. Je comprends de quoi je veux parler longtemps après avoir écrit. Je reviens sur le sens et je me dis « ah, c’est ça que je veux raconter » puis je retravaille mais je pense être un peu « dada » pour ça, ça ne m’intéresse pas d’expliquer les choses, je préfère que l’auditeur y voit ce qu’il veut voir, interprète ce qu’il veut. Bien sûr pour moi il y a un sens mais le sens peut être différent pour un autre. Je me souviens d’une personne qui m’avait dit « cette chanson, c’est moi » ; quand on me dit ça, je me dis que j’ai gagné quelque chose.
Pourquoi le choix de l’anglais ?
C’est un « non-choix » en fait, j’ai longtemps écouté des chansons anglaises, j’ai toujours été fasciné par les sonorités anglo-saxonnes. Je ne me suis pas dit « je vais chanter » en anglais, ça s’est fait naturellement. Mais j’aimerais bien chanter en français, je n’ai vraiment rien contre, j’attends juste de trouver un auteur ou une manière d’écrire qui me conviendrait. Et puis j’ai découvert sur le tard la chanson française. J’adore Gainsbourg car il fait sonner le français comme de l’anglais. Il y a aussi Biolay, Bashung. J’aime leur façon de rythmer la langue.
Quel rapport entretiens-tu avec la pop ‘belge’ des années 80 plus sautillante et immédiate, Lio, Telex, etc. ?
J’aime la pop ! Une artiste comme Lio est une interprète unique dans son genre. Elle est pétillante, franche, elle assume ce qu’elle est et ce qu’elle fait, je ne vois pas d’autres artistes de pop française qui lui ressemble. Elle n’a pas fait que du bon mais n’a jamais rien renié. Une chanson comme ’Amoureux Solitaires’ est souvent considérée à tort comme de la petite pop, moi j’y trouve une poésie naïve d’une grande qualité. J’aime aussi certaines productions de Telex, il y a ce côté « autodérision » qui pour moi est typiquement belge. J’ai énormément d’affection pour beaucoup de musiciens belges, des gens comme Daan, An Pierlé ou Girls In Hawaï, dans un registre plus rock, sont des artistes qui comptent beaucoup.
Ta musique est proche de celle de Patrick Wolf …
Il paraît… J’ai découvert Patrick Wolf il n’y a même pas un an, je suis allé au concert qui était magnifique. Je pense qu’on se ressemble un peu par le côté hybride de la musique et puis les tenues de scène un peu.
Quelles sont tes tenues de scène ?
Je travaille avec mes amis Frederik Denis et Giuseppe Virgone. Frederik est styliste et costumier pour des compagnies de danse. J’aime sa façon de travailler sur le mouvement du vêtement. Giuseppe vient de lancer sa propre marque à Paris. Il crée des broderies magnifiques. Encore une fois, j’aime la collaboration. Les tenues évoluent en fonction de nos humeurs, de nos envies et de ce que l’on souhaite que le concert dégage visuellement.
Est-ce que le fait d’être gay change ta vie de musicien ou ta manière de voir la musique ?
Oui et non. Je ne crois pas que le fait d’être gay change mon rapport directement à la musique, ce rapport est le même depuis l’enfance. Par contre, peut-être que cela change mon rapport à une certaine culture mais je n’ai pas l’impression d’avoir un autre rapport que mes amis musiciens « hétéro » à la musique. Si ce n’est que j’assume peut-être plus ma féminité. Des gens comme Bowie, Rufus Wainwright ou Freddie Mercury, pour moi, assument entièrement leur côté féminin.
Qui sont les artistes que tu admires ?
J’admire les artistes qui n’ont pas peur de prendre des risques dans leurs choix. Des gens comme Kate Bush, David Bowie, Klaus Nomi ou encore Goldfrapp, Björk, Tori Amos. Ce sont des artistes qui sont toujours restés intègres avec ce qu’ils sont et ce qu’ils font. A chaque nouvel album d’un groupe comme Goldfrapp, par exemple, je me dis « wow, ils se réinventent encore tout en restant eux-mêmes ». Une artiste comme Kate Bush m’impressionne car elle en a toujours fait qu’à sa tête, son dernier album en est la preuve, loin des « modes » de l’industrie musicale, elle offre un disque juste d’un bout à l’autre, où se mêlent les influences les plus variées. Mais je reste ouvert à toute forme de musique, de Bach à Abba, de Lady GaGa à Queen Adreena. J’écoute de tout et je suis très curieux.
J’ai le sentiment que la ‘scène belge’ s’est un peu ramollie ses dernières années, qu’en penses-tu ?
Oui, je pense. Le problème pour moi vient du fait que personne n’ose miser sur la différence et l’originalité, on est un petit pays, qui plus est une petite communauté (française) et on a peur de prendre des risques. On a peu de moyens et ils sont mal utilisés .Il faudrait vraiment prendre plus de risques, se démarquer pour concevoir une réelle identité. Au lieu de ça, on se calque sur les modèles étrangers. On pense que les gens ont envie d’écouter telle ou telle chose et on ne leur donne pas l’occasion de s’ouvrir à d’autres. Je ne pense pas que le problème n’existe que dans la musique, il est le même pour le théâtre ou d’autres formes d’art et il dépasse nos frontières.
Mais justement, la chance de venir d’un petit pays ne permet-elle pas d’avoir en permanence les yeux et les oreilles ouverts sur le monde, encore plus à l’heure de l’internet globalisé ?
Oui, c’est une chance. On découvre énormément de choses, mais en même temps, je pense qu’il y a un piège dans lequel nous tombons facilement. On peut vite être écrasé par l’uniformisation culturelle. Il y a vraiment le risque énorme de se calquer sur ce que font les autres sans prendre de risque et sans chercher à créer une réelle identité. Il y a quelques années, j’ai l’impression que la scène belge était plus prolifique, pour un petit pays, nous avons quand même eu des groupes qui ont apporté beaucoup à la scène internationale. Soulwax et leur projet 2manyDJs, deus, Venus, Girls In Hawaï,… Et puis dans un tout autre genre, n’oublions pas que « Born To Be Alive » a été produite à Mouscron (rires). Aujourd’hui moins de choses ressortent. Surement est-ce lié aussi à l’état de l’industrie du disque et la crise qu’elle traverse…
Vas-tu donner des concerts ?
Bien sûr ! Je suis un artiste de scène. Je viens du théâtre, j’ai besoin de la scène. C’est un lieu où je me sens à ma place, c’est mon terrain de jeu. J’ai besoin de proposer quelque chose de visuel, de théâtral. Je recherche une forme qui permette de rendre la musique palpable. Je m’ennuie vite à un concert quand il n’y a pas de dimension autre que des musiciens qui jouent. Sur scène, il y a un enjeu. On ne décide pas de monter sur une scène pour jouer comme on jouerait dans son salon. Il faut prendre le public, l’emmener. De cette façon, tout le monde peut s’attendre à faire un beau voyage.
Michel-Ange Vinti